La peur : de mère en fille

La naissance d’une fille est sans conteste une source d’angoisse plus importante que celle d’un garçon. Elle génère des craintes spécifiques, fondées ou non, qui semblent ne pas apparaître à la naissance d’un garçon.

Ces angoisses sont perpétuées par la place de victime constamment occupée par la femme dans la société. Qu’il s’agisse de fiction, comme le livre, le jeu vidéo, le film ; ou de réalité dans les faits divers. J’entends ici victime d’enlèvement ou de violences sexuelles. Certains scandales pédophiles en France et en Belgique ont laissé des traces qui se retrouvent encore aujourd’hui chez les adultes qui ont été enfants quand ces scandales ont éclatés.

Pour certaines mères, une petite fille peut à n’importe quel moment devenir victime de dangereux prédateurs. Et cette insécurité transmise, a des conséquences désastreuses sur la santé mentale des petites filles, qu’elles soient elles-mêmes victime d’abus sexuels ou non. Quand la peur se transmet de la mère à son enfant, ce sont des traumatismes qui se transmettent, et également les conséquences de ces traumatismes sur la santé physique et mentale.

Je voudrais ici parler de mon éducation par exemple, parce que je suis convaincue qu’elle n’est pas exceptionnelle. Je suis née dans les années 80 d’une mère déjà traumatisée. Ma mère a 18 ans a assisté impuissante à une tentative de viol sur sa petite sœur âgée alors de 16 ans dans les années 70. Sur la petite route de campagne, qui borde la maison dans laquelle j’ai grandis. A l’époque ma famille a tenté de porter plainte, et découvert qu’il y avait alors déjà 17 plaintes déposées à l’encontre de son agresseur. La police a donc annoncée n’être pas en mesure de faire quoi que ce soit car toutes les plaintes étaient des plaintes pour tentatives de viols ou d’agressions sexuelles, et que l’agresseur n’avait jamais réussi. Il faut savoir que le viol n’a été considéré comme un crime que dans les années 80. Ce qui a provoqué pour toute ma famille un profond sentiment d’insécurité, dans un petit village tranquille de campagne, plus peuplé de vaches que d’habitants. Pour nos mères, et je parle en tant que jeune femme adulte en 2018, les violences sexuelles sont restées des violences non réprimées. On commence seulement à condamner réellement les violences sexuelles dans la société.

Alors quelles conséquences à eu cet événement sur l’éducation que ma mère à choisis de me donner ? Ma mère a choisis l’hyper vigilance poussée à l’extrême. Quand je grandis dans les années 90, des scandales pédophiles éclatent (l’affaire Dutrou notamment en Belgique), je n’ai alors que 7 ans, mais je prends conscience que mon corps est en danger. Je ne dois m’approcher d’aucun inconnu, garder les rideaux de ma chambre fermés en permanence. Ma mère me convainc que tous les hommes sont décidés à m’enlever pour abuser de moi d’une façon que je n’ai pas encore tout à fait l’âge de comprendre. Je ne me sens pas en sécurité, pas même dans ma chambre. Avant l’âge de 10 ans c’est déjà trop tard pour ma santé mentale, terreurs nocturnes, insomnie, crise d’angoisses, de larmes. J’étais convaincue que quelqu’un allait venir me chercher dans ma chambre et j’étais terrifié. Quand des amis de la famille de sexe masculin voulaient m’offrir à manger ou un jouet, j’étais morte de peur, je pensais qu’ils voulaient forcément toucher mon corps et que je devais fuir. Encore aujourd’hui à presque 30 ans, je n’ose pas me promener seule sur la route de campagne qui borde notre maison, alors que dans d’autres villes, je suis bien plus à l’aise.

L’éducation que ma mère m’a donné, c’est celle de la peur, la peur permanente. Et toutes ses mises en garde qu’elle m’a donné, m’ont donné l’impression d’être une cible. Et j’ai ainsi intériorisé la responsabilité de me protéger. Si quelque chose m’arrivait c’était parce que je me montrais trop. Quant à 12 ans j’ai finalement été abusée sexuellement par un lycéen dans une cantine, je me suis sentie coupable. Je ne m’étais pas assez protégé, j’avais échoué. Au collège j’étais souvent poursuivie par des garçons qui voulaient me toucher les seins ou les fesses, et parfois réussissaient. Et je n’ai rien dit, je n’ai rien dit parce que j’avais été prévenue, je n’ai rien dit car j’avais intériorisé que les hommes et les garçons sont des prédateurs et qu’on ne peut rien y faire. Quand on éduque une jeune fille dans l’idée que tous les hommes sont des prédateurs sexuels, pourquoi s’en étonnerait-elle ? Pourquoi est-ce que je me serais révoltée ? Alors que tout ce qui m’arrivait avait été prédit et faisait partie de l’expérience normale d’une femme.

Ma mère a tellement normalisée les violences sexuelles, que quand je lui ai dit que j’avais été violée, elle a répondu “Et alors ?”. Ne comprenant pas que cet événement anodin qui fait partie de la vie des femmes puisse m’affecter d’une manière ou d’une autre.

Si une petite fille est éduquée avec l’idée que les violences sexuelles sont inévitables, elle ne pourra jamais appeler à l’aide, ou reconnaître ses propres traumas. Mais je n’en veux pas à ma mère, parce qu’elle m’a éduquée de la même façon qu’elle a été éduquée, et sa mère avant elle. Sans que la société lui donne des pistes pour comprendre ses erreurs.

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que l’éducation par la peur, l’éducation à la prudence, ne protège pas. Elle traumatise. Elle peut même conduire au désespoir quand on grandit convaincue qu’on ne pourra jamais se protéger. Grandir comme un objet sexuel n’aide pas à se construire. Une petite fille ne devrait pas s’inquiéter du moindre regard. Une jeune femme ne devrait pas s’interdire d’appeler à l’aide, sous prétexte que ce qu’elle vit est banal.

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