L’antre deux genres

Fermer les rideaux

Comment j’ai su que j’étais une femme ? Tout commence par des rideaux fermés. Ma mère a peur et je suis terrifiée : “Ils pourraient t’enlever, ils pourraient te blesser, n’importe qui, ne t’approches pas de la fenêtre, ne t’approches pas de la route. Ne parle pas, ne parle à personne.” Je pleurais beaucoup, et je pleure encore souvent. Ma fenêtre donnait sur la rivière et au derrière un horizon interminable de prairies. Et pourtant ma mère venait fermer les rideaux dès qu’elle voyait qu’ils étaient ouverts. Possédée par l’idée qu’un jour un inconnu passerait sur notre route et viendrai m’arracher de ses bras après m’avoir observée. Ce maux elle me l’a transmis et je me suis cachée longtemps. Dès qu’un inconnu se présentait à la porte, je me cachais, j’évitais toutes les fenêtres pour ne pas être vue. Aussi longtemps que je m’en souvienne j’ai toujours été un objet de désir sexuel ou sadique. Je ne savais pas pourquoi. Mais ce qui était sûr c’est que cette peur n’allait jamais me quitter complètement. C’est arrivé trop tôt, et il est trop tard pour revenir en arrière.

Ce statut dangereux de femme venait avec beaucoup d’ambiguïté. Des vêtements et des sourires inconfortables. “Tiens toi bien oui comme ça c’est plus jolie. Tu aimes être jolie ?”. Est-ce que j’ai le choix ? J’étais douce, docile et silencieuse. Je vivais mon genre comme un cocon dans lequel j’étais à l’abri. Une chambre tapissée de motifs floraux et mon corps également. Des tas de fleurs sur mes robes. Mais derrière le silence, derrière le sourire, se cachait l’angoisse d’être enlevée à tout moment. Une angoisse qui s’est manifestée sur mon corps alors que je grandissais. Eczema, plaques de pellicules, allergies, asthme. Mon corps voulait m’enfermer.

Mais alors que je grandis ses peurs me quittent et ma mère s’inquiète moins. Plus les années passent et plus je suis obligée de sortir. De voir le monde. D’affronter les autres. Ce n’est pas très beau au dehors avec les autres. Et chaque jour de mon adolescence, je suis remise à ma place de fille. Les attouchements sexuels que je subis de la part d’autres sont minimisés. Après tout on ne parle que d’enfants, mais je suis terrifiée et seule. J’appelle ma mère à l’aide et je me heurte à un mur. “Pourquoi tu ne t’es pas défendue ? tu n’as qu’à les frapper !” dit ma mère à l’adolescente de 11 ans que j’étais, alors que je lui raconte qu’un lycéen d’au moins 16 ans a mis ses mains dans mon soutien gorge à la cantine. Juste pour m’humilier, juste pour me faire quitter la table où j’étais assise. L’année suivante c’est ce même adolescent qui m’étrangle dans un bus en direction de l’école, car je refuse de le laisser s’asseoir à côté de moi. J’arrive en cours en pleurs, le cou marqué de rouge. On me dit de prendre la parole et de demander qu’il soit puni. J’appelle à l’aide et j’ai droit à une leçon car je ne l’ai pas laissé s’asseoir à côté de moi. Il s’en tire sans aucune punition et m’abat avec son sourire arrogant et victorieux. C’est là que j’ai commencé à comprendre qu’être une fille, devenir une femme, c’était souffrir en silence.

Il ne faut pas répondre quand un homme m’insulte dans la rue. Et puis c’est normal ils essayent de se trouver une petite amie. Il ne faut jamais répondre. On ne parle pas aux imbéciles ça les instruit. Et si moi justement je voulais les instruire ? Mais la sidération est trop forte pour que les mots me sortent de la bouche. Tous ne sont pas insultants, certains se satisferont d’un regard. D’autres démarreront sur une conversation cordiale de laquelle il est souvent bien difficile de se sortir sans être rude. Et être rude c’est mal, c’est violent ce n’est pas très féminin. Ce n’est pourtant pas si difficile de leur dire d’arrêter de parler ! Pas si difficile j’aimerai les y voir. Car je suis allée voir de l’autre côté.

J’ai fermé les rideaux sur ma féminité tout comme ma mère avait tiré les rideaux de ma chambre. Qu’on arrête de mentir. Dès qu’on m’a pris pour un simple jeune homme passant dans la rue, dès que j’ai commencé ma transition. Je n’ai plus croisé un seul regard. Pas une parole pour interrompre mon chemin.

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