Après le viol : reprendre possession du corps

Avertissement : Mention de viol et d’auto-agression.

Si vous ne connaissez pas encore Rupi Kaur, ne vous inquiétez pas, la traduction de ses poèmes en français devrait arriver dans toutes les bonnes librairies fin septembre. Mais en attendant je voulais partager avec vous une traduction de son discours inspirant qui donne des pistes pour reprendre possession de son corps après le viol.

Le titre de cette lecture est ; I’m Taking My Body Back, ce qui signifie ; Je Reprends Possession de mon Corps:

“Tout commence comme un jeudi ordinaire. La lumière du soleil embrase mes paupières pour me réveiller. Je m’extirpe de mon lit et prépare le café au son des enfants qui jouent à l’extérieur. Je mets de la musique, remplis le lave-vaisselle, et dépose des roses dans un vase au milieu de la table de la cuisine. Et seulement maintenant, alors que mon appartement est impeccable, j’entre dans ma baignoire. Je lave mes cheveux de mes pensées d’hier. De la même façon que les murs de ma maison sont décorés avec des tableaux, des étagères de livres, des photos, je me décore moi-même. J’attache un collier sur ma poitrine, j’accroche des boucles d’oreilles. J’applique mon rouge à lèvres comme de la peinture, je balaye mes cheveux en arrière. Juste un jeudi ordinaire.

La journée s’est terminée par une réunion entre amis. À la fin tu m’as demandé si j’avais besoin d’être ramenée et j’ai dit oui. Puisque nos pères travaillent pour la même entreprise, et que tu es venu dîner chez nous de nombreuses fois. Mais j’aurais dû me méfier et m’apercevoir, quand tu as commencé à confondre une conversation polie avec du flirt, quand tu m’as demandé de détacher mes cheveux. Quand au lieu de me ramener chez moi, vers la brillante intersection de vie et de lumière, tu as tourné à gauche. Sur la route qui ne mène nulle part. J’ai demandé où nous allions ? Tu m’as demandé si j’avais peur ?

Et à cet instant ma voix a sauté par-dessus le bord de ma gorge, atterri tout en bas de mon ventre et est restée cachée pendant des mois. Toutes les différentes parties de moi se sont éteintes. Les volets et les portes se sont fermé·e·s. Je me suis cachée dans une armoire en haut dans mon esprit, pendant que quelqu’un venait briser toutes les fenêtres. Toi, quelqu’un, a enfoncé la porte, tu as tout pris. Toi, quelqu’un, m’as prise.

Tu as consommé ma chair avec une fourchette et un couteau, les yeux scintillants de faim, comme si tu n’avais pas mangé pendant des semaines. J’étais 50 kilos de viande fraîche. Que tu dépeuçais et vidais avec tes doigts. Comme si tu grattais l’intérieur d’un melon sans en laisser une miette. J’ai crié pour ma mère alors que tu clouais mes poignets au sol, et transformais  mes seins en fruits flétris.

Cette maison est vide maintenant. Pas de gaz, pas d’électricité, pas d’eau. Pourrie de la tête aux pieds. Recouverte de plusieurs couches de poussière, d’insectes, et de toiles d’araignée. Que quelqu’un appelle le plombier, cet estomac est bouché, parce que je n’ai pas cessé de vomir depuis. Appelez l’électricien, ces yeux ne veulent plus s’allumer. Appelez la femme de ménage pour me laver et m’accrocher pour que je sèche.

Quand tu as forcé ton entrée dans ma maison, elle ne m’a plus jamais parue mienne.

Je ne peux même pas laisser un amant entrer sans tomber malade. Je perds le sommeil après le premier rencard, perds l’appétit. Deviens plus d’os et moins de peau. Oublie de respirer. Chaque nuit ma chambre devient un hôpital psychiatrique, dans lequel mes attaques de panique réveillent des hommes qui jouent au docteur pour me calmer.

Chaque amant qui me touche finit par se sentir comme toi. Leur doigts – les tiens, leur bouche – la tienne. Jusqu’à ce qu’ils ne soient plus au-dessus de moi – mais que ce soit toi.

Et je suis tellement fatiguée de faire les choses à ta façon. Ca ne peut pas marcher.

J’ai passé des années à essayer de comprendre comment j’aurais pu empêcher ça. Mais le soleil ne peut empêcher la tempête de venir, l’arbre ne peut arrêter la hache. Je ne peux plus m’en vouloir d’avoir un trou de la taille de ta virilité dans ma poitrine. C’est trop lourd de porter ta culpabilité. Je la lâche. Je suis fatiguée de décorer cet endroit avec ta honte comme si elle m’appartenait. C’est trop lourd de marcher avec ce que tes mains m’ont fait, puisque ce ne sont pas mes mains qui l’ont fait.

La vérité me vient. Soudain, après des années de pluie, la vérité me vient comme la lueur du soleil qui traverse cette fenêtre. Il faut beaucoup de temps pour en arriver là, mais ça en vaut la peine. Il faut une personne brisée pour venir chercher du sens entre mes jambes. Mais cela prend une personne complète et parfaitement construite pour y survivre. Il faut des monstres pour voler des âmes et des combattants pour les réclamer. Cette maison c’est ce avec quoi je suis venue dans ce monde ; c’était la première maison, ce sera la dernière maison. Tu ne peux pas la prendre.

Il n’y a pas de place pour toi ici, pas de tapis de bienvenue, pas de chambre en plus. J’ouvre toutes les fenêtres, aère la maison, place des roses dans un vase au milieu de la table de la cuisine, allume une bougie, remplis le lave-vaisselle avec mes pensées jusqu’à ce qu’elles soient impeccables, et ensuite, j’ai l’intention de rentrer dans ce bain, laver mes cheveux de mes pensées d’hier., mettre de la musique, m’installer confortablement, reposer mes pieds en hauteur, et profiter de ce jeudi ordinaire.

Quand j’ai commencé à écrire, il y a quelques années, c’était une activité privée. Et des années plus tard, je l’ai partagée avec mes ami·e·s et ma famille. Et un peu plus tard, j’ai commencé à partager mes textes sur internet. Aujourd’hui j’ai la chance d’avoir pu en faire mon travail à plein temps.

Je suis partie en tournée pour lire mes poèmes. Ma famille et mes ami·e·s me demandaient toujours si la maison me manquait. Et pendant mes trajets en avion, je réfléchissais à cette question. Parce qu’en vérité, ma maison ne m’a jamais vraiment manqué. […] Et je me suis donc demandé s’il y avait quelque chose qui n’allait pas chez moi. Est-ce que j’étais trop froide ?

Après y avoir réfléchi pendant des mois, j’ai réalisé que la raison pour laquelle je n’avais jamais le mal du pays était que, pour moi, ma maison était l’endroit où j’étais.

Il faut savoir que j’ai déménagé au moins une douzaine de fois pendant ma courte vie, donc ce concept de la maison comme structure physique a arrêté de faire sens depuis très longtemps. […] Les maisons sont des structures. Mais mon foyer est là. […] Les seules constantes que j’ai eu sous tous les toits où j’ai vécu étaient mon art, mon écriture et mon expression. Donc naturellement, écrire est devenu une béquille. Une extension de moi-même.

Que se passe-t-il quand votre maison, votre corps, est attaqué ? Qu’est-ce qui se passe quand on impose quelque chose d’aussi sombre qu’une agression sexuelle ou un viol à quelqu’un·e ? On se sent volé, comme si on ne possédait plus notre corps. Iels le possèdent, et vous y vivez en tant que locataire.

Et ce sentiment d’être étranger à notre propre corps, n’est pas restreint aux violences sexuelles. La violence domestique peut vous faire vous sentir tout aussi loin de vous-même. Naviguant dans ce monde avec un handicap physique ou mental. […]  

Quand j’étais au point le plus bas – juste avant que je commence à prendre mon travail d’écriture sérieusement et que j’en fasse une pratique quotidienne – l’idée de mettre fin à mes jours était constante. Je ne pouvais plus me supporter. J’entrais dans la salle de bain avec les lumières éteintes, prenais ma douche dans le noir complet, pour ne pas voir mon corps. Parce que ce corps m’avait apporté tellement de peine, et le voir me remplissait de dégoût. […] Je brûlais d’envie de ressentir de la douleur physique, pour supporter la douleur émotionnelle. Et donc j’ai commencé à briser mon corps. Refusé de l’alimenter avec de la bonne nourriture et un bon sommeil. Abusé par mon langage et vandalisé par l’automutilation.

Mais un jour, alors que je pleurais en haut dans ma chambre, les larmes se sont soudainement arrêtées. Comme si les robinets étaient coupés. Et comme un robot, je me suis levée, je me suis avancée vers le placard, j’y ai trouvé un fusain et du papier et j’ai dessiné pendant des heures. Le résultat était le dessin d’une femme, et dans le coin de la page, j’avais écrit un poème. Et je n’imaginais pas, alors que j’étais en seconde ou en première, que cette combinaison de dessin et de poème, allait un jour devenir un best-seller du New York Times. L’écriture était une réponse gutturale à mon traumatisme. J’ai écris encore et encore avec l’intention de survivre. La poésie et la sortie du recueil, tout ça n’est qu’un effet secondaire. Et c’est cette écriture qui m’a permis de me réapproprier mon corps. […]

Rupi Kaur

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